Moselle humiliée
Boches de l'Est ?

    L'expression "Moselle humiliée" peut surprendre car le département jouit aujourd'hui d'une couverture médiatique plutôt valorisante du fait de sa population bien supérieure à celles de ses voisins lorrains. Du coup, l'humiliation mosellane, on ne la sent guère, car elle reste enfouie dans la complexité lorraine.

   Et pourtant, qu'ils soient de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse ou des Vosges, les voisins ont tous compris que la frontière du nord dégageait dorénavant des nostalgies lotharingiennes. Des nostalgies de gagneurs, mais de gagneurs blessés à qui l'on doit réparation. On n'installe pas à Metz n'importe quel Préfet de région.

    De quoi ? vous étonnerez-vous... des Mosellans soucieux de se refaire leur identité,  au point  qu'on les verrait loucher vers l'Europe avec l'idée d'y jouer un rôle de premier plan ? Alors que depuis plus d'un siècle, ils se voient comme des cocus de l'histoire ... La nouvelle a de quoi surprendre. Quelle est donc cette amertume qui pesait sur l'idée que les vieux Mosellans se font de leur passé ?

     Elle est un déficit d'image. Déjà maltraité par les guerres, le département a été regardé pendant plus d'un siècle comme une cour de caserne en friche et donc récupéré par des voisins alsaciens très sûrs d'eux-mêmes. Il a été privé d'existence en somme... Le reste de la France n'en a jamais rien su. Le reste de la France, a vrai dire, s'en fichait.

    Et comme il s'en moque encore aujourd'hui, les jeunes lecteurs qui tombent sur ce site vont penser que le passé mosellan n'a plus aucun intérêt... Par égard pour eux, et par souci, sans les blesser, de corriger leur ignorance, il nous faut donc recadrer cette période assez particulière, qui va de 1871 à nos jours.

   L'époque  leur parait assurément bien lointaine car ils vivent dans une globalité contemporaine où le temps tourne à toute allure.. Internet les projette dans un univers de bande dessinée  où  l'âge du décor importe peu. Ils ne savent pas que les historiens, tout comme souvent les peintres,  aiment mieux raconter les batailles que le destin des simples gens. Pour une "Nativité" de Bruegel, capable  de transcender la banalité populaire, combien de cadavres empilés, que contemplent, du haut de leur cheval , des maréchaux empanachés. Les générations qui suivent, faute d'avoir trouvé la vérité dans les musées,  s'en veulent de ne pas avoir su poser des questions avant la mort de leur parents. Et la mémoire d'un peuple se rétrécit quand ont disparu les derniers témoins.     

  Le grand mémorial de la France est donc plein de trous. ll devient difficile, au fil des années, de ressentir le même respect devant l'aura des victimes,  la compassion de la communauté se délayant au bout de quatre ou cinq générations.

  Mais en Moselle, on vous le répète, le souvenir a la vie dure.  Le  département  n'a jamais existé en tant que tel dans nos manuel d'histoire. Malgré trois guerres et deux annexions vécues aux premières loges, il continue de flotter, quasi transparent, dans le grand bocal "Alsace Lorraine", comme une cerise oubliée dans l'eau de vie.

    Et le comble, c'est qu'une fois sorti de son département, tout Mosellan perd de sa transparence. La France de l'intérieur  repère d'abord sa plaque minéralogique et si une conversation s'engage sur la dernière guerre, il doit vite faire la preuve qu'il est un Français comme les autres.. Il sait qu'il risque toujours de tomber... même en Lorraine... sur un compatriote assez borné pour parler des “Boches de l’est” à propos des Alsaciens et des Mosellans. 

   Fort heureusement, à l'heure de l'Europe, ce terme “Boche” a beaucoup de sa nuisance. Il n'est plus qu'un ressort oublié au fond d'une boite, et qui se détend mollement au hasard d'un comptoir. La preuve, c'est que la plupart des fiers Gaulois qui en usent encore n'ont même pas conscience de son aspect désobligeant.
 
   On est en face d'une méchanceté banale,  la saillie benête d'un crétin de base. Mais comme tout Mosellan égaré loin de chez lui, qu'il soit au travail ou en vacances, ne peut jamais prévoir ce qui va sortir de la bouche d'un compatriote rencontré par hasard sur une plage du Médoc ou dans un autobus haut-savoyard, il devient d'une prudence de Sioux. Même si le premier contact est sympathique.
 
 On peut parier qu'ils sont encore nombreux en 2009, ces Lorrains échaudés dont les tempes sont grises depuis peu, mais les oreilles bouchées depuis longtemps pour éviter les mots qui blessent. Ils s'en veulent, un peu tard il est vrai, d'avoir ressenti si longtemps ce besoin de se replier sur eux-mêmes, plutôt que de s'échiner à raconter une histoire ambigüe que personne ne connait.
 
Le fait nouveau, c'est que les blessures d'amour-propre accumulées par l'arrière grand-père semblent dorénavant se transmettre par héritage. Pour la première fois, on en cause...Les jeunes des générations frontalières retrouvent une oreille très susceptible. Ils revivent mal l'humiliation de leurs parents. Comme l'avait dit Fernand Braudel, "le passé brûle le présent".  
 
Il est vrai qu'il y a de quoi se vexer... Nous sommes dans le département le plus compliqué de France, par où tout énarque devrait faire ses classes, s'il veut réussir plus tard une  carrière préfectorale au lieu de pantoufler dans un conseil d'administration.. Il devra en effet affûter ses antennes au coeur d'un chef-d'oeuvre de découpage à roulettes. Il devra se sentir au coeur d'un  fruit gigogne qui a mis deux mille ans à mûrir.  Il  devra comprendre que l'histoire, la géographie, le droit, les sciences, l'agriculture, la linguistique, la psychologie, le statut des religions et les horreurs de la guerre s'emboitent si bien les uns dans les autres en Moselle qu'une année de collège ne suffirait point à une demi-douzaine de professeurs pour en faire le tour. 
 
Rescapée profondément  blasée de plusieurs découpages sans anesthésie, nantie d’un pourcentage de population très supérieur, nous l'avons vu, aux moyennes de la région et de l'hexagone, la Moselle a le pouvoir de résister aux pires crises économiques. Elle possède deux langues, trois frontières, une cinquantaine de nationalités... plus une centaine de raisons de penser qu’à propos des invasions, elle a toujours été aux premières loges. Mais il lui reste malheureusement ce "Boche de l'est", qu'elle traine comme une casserole au bout d'une vieille ficelle. Le bruit de la bêtise humaine. 

     Ce site est comme une bouteille à la mer. A l'intérieur, il y a un bout de papier un peu fatigué sur lequel on a écrit cette phrase : "Vous le saviez, vous, que les Mosellans avaient pu se sentir humiliés ?"

       En espérant que beaucoup de surfeurs feront l'effort de se baisser pour ramasser la bouteille quand les vagues de l'Internet l'auront faite rouler sur le sable.

 

Lire la suite...